Film documentaire de Rémi Mauger.

Une drôle d’aventure, ce film : Paul était tranquille, il espérait ralentir ses activités agricoles, mettre ses vaches au rancart pour trouver enfin le temps de repeindre les murs de sa ferme. 75 ans, dame ! Même quand on ne tient pas en place, ça commence tout de même à faire. Et puis il y a eu ce film : plus de 30 000 entrées uniquement dans son coin du Cotentin et voilà Paul propulsé « star de la Hague » comme dit son voisin Christian. Depuis il n’arrête pas de recevoir des gens qui viennent de partout faire un bout de causette, les journalistes viennent l’interviewer : « 600 tasses de café offertes à ce jour » rigole-t-il. « Les gens viennent, ils me parlent du film, de leur vie… Pas seulement des paysans : aussi des policiers, des moines, des boulangers, des costumes cravates et des gens de la petite classe. Tous viennent gentiment, sur la pointe des pieds. Ils sont plus intimidés… Ce n’est pas seulement pour moi : les gens voient quelque chose qui les dépasse et qui me dépasse aussi. »

Dans un documentaire précédent, Atomes crochus, Rémi Mauger racontait comment l’arrivée de l’usine avait tout chamboulé et pourquoi son père, modeste agriculteur, avait fini comme beaucoup d’autres par répondre aux sirènes atomiques : il avait changé de métier, changé de vie, changé de rythme… C’est dire qu’il avait de bonnes raisons, Rémi, d’avoir envie de revenir sur ce rapport fondamental à la terre, de revenir sur ses propres origines. Quand il a vu Paul, il n’a pas eu une seconde de doute sur son pouvoir de séduction : « c’est quelqu’un de droit et de profond, je pensais qu’avec lui, je pourrais réhabiliter le « péquenot » des campagnes » et faire avec lui un retour aux sources. » Et voilà comment ce film s’est fait.
Pour Rémi, Paul ouvre sa boîte à souvenirs et, en nous guidant dans sa vie, nous aide à comprendre ce qui ne va pas bien dans ce monde-ci et comment on a perdu ce rapport précieux à la terre nourricière, et pourquoi on s’est laissés embarquer dans une spirale terrible où la terre se dégrade en même temps que notre rapport à la vie. Il a tout compris Paul, qui aperçoit depuis ses terres la centrale nucléaire de la Hague, à qui les fils des paysans ont bradé leurs terres, préférant croire à la sûreté d’un emploi régulier plutôt que de continuer à travailler dans l’incertitude d’une vie d’agriculteur rendue de plus en plus aléatoire par l’évolution des marchés.
L’océan est au bout des champs et Paul, dès que ses vaches lui en laissent le temps, adore aller traquer le crabe et la crevette. Les images sont grandioses et pour rien au monde il ne regrette d’avoir choisi de rester là, de renoncer à sa vie personnelle pour « reprendre la terre des mains du père » quand celui-ci est tombé malade, il y a bien longtemps. Il est resté là avec ses deux sœurs et durant tout ce temps n’a jamais cessé de noter sur un petit carnet toutes les choses qui arrivent. Paul rigole : « je pensais que ma vie n’avait servi qu’à nous faire vivre », tout heureux de pouvoir revendiquer ces valeurs qui lui tiennent à la tronche et qui semblent reprendre du poil de la bête. Il se marre Paul, en se disant qu’il n’avait pas tort en refusant plus que ses 35 vaches, plus de terres, la culture intensive et tout ce qui va avec… à contre-sens de tous ces voisins qui ne juraient que par le progrès, le modernisme, la croissance à tous crins, l’usine atomique, l’agriculture industrielle… « Sans ce film, je serais regardé comme un innocent par les autres agriculteurs, ceux qui veulent toujours faire plus que le voisin… et qui ainsi ne respectent pas la nature . »

France - 2005 - 1h43 - 1,22Go résolution DVD - Les Films du Paradoxe - avec Paul Bedel