Paroles de BibsRéalisé par Jocelyne Lemaire-Darnaud. On profite de la sortie en Vidéo en Poche de Moi, la finance et le développement durable pour vous proposer ce film malicieux, réalisé par Jocelyne Lemaire-Darnaud dix ans auparavant, et qui n’a pas pris une ride.

François Michelin, figure patronale figée dans la pose d’un maître de forge de la fin du siècle dernier mais habile à négocier le virage de la mondialisation, étrange animal en vérité dont on ne verra ni la queue ni le bout du nez, mais qui est présent tout au long du film à travers un livre publié fin 1998, Et pourquoi pas ?. Dans lequel le « grand homme », interrogé par Yvan Levaï, met en avant sa conception « humaniste » du capitalisme, quelques mois avant l’annonce d’une vague de licenciements applaudie par les actionnaires. Un livre qui est la véritable vedette du film et que les ouvriers sont invités à commenter en forme de droit de réponse, à la lumière de leur propre vécu dans l’entreprise.
Disons le tout net, le résultat est épatant, et le film se boit comme du petit lait, tant les interventions des ouvriers face aux élucubrations cocasses du François sont pertinentes, drôles et touchantes. On se doute qu’il leur aura fallu bien du courage pour apparaître ainsi en pleine lumière et donner leur sentiment sur le bonhomme Michelin et sa politique.

On en apprend ainsi de belles sur la boîte de Clermont-Ferrand. Elle fut, par exemple, entre les deux guerres, un bailleur de fonds très généreux pour la Cagoule, une organisation terroriste d’extrême droite qui affichait,à coup de bombes et d’assassinats, l’ambition très en vogue à l’époque d’abattre la république. La boîte Michelin obligea aussi les syndicats à se battre 22 ans devant les tribunaux pour obtenir l’application de la loi sur les comités d’entreprise. Ennemi farouche de l’état et de ses « intolérables ingérences » dans la vie de l’entreprise, elle sut faire financer neuf plans sociaux par le contribuable. Ceci expliquant peut-être cela, les deux FM (François Mitterrand et François Michelin) comme les appellent en rigolant les Bibs, étaient cul et chemise au point que le premier FM fit nommer l’autre pistolet au Conseil d’État. On découvre aussi avec ravissement que le passage au 45 heures nous fit perdre la guerre contre l’Allemagne (les habitudes de paresse, c’est bien connu, font le lit des défaites militaires), que le culte du secret professionnel s’entretient aux dépends de la santé des ouvriers, que l’on chronomètre les femmes enceintes pour « booster » les cadences, que l’on n’hésite pas à licencier au mois d’août quand les délégués du personnel sont en vacances, et que les Bibs, pour les cent ans de la boîte, eurent droit à un morceau de meringue arrosé de jus d’orange.
Mais, mieux que le morceau de meringue, le morceau de bravoure du film est cette phrase glanée dans le précieux Graal de la pensée néo-libérale de ce grand patron, une phrase qui devrait nous faire bondir tant elle est mêlée de bon sens élémentaire et du plus culotté des cynisme : « si vous développez l’éducation, les gens vont se rendre compte qu’on les prend pour des imbéciles ».

On comprend mieux, à l’aune de cette forte affirmation, pourquoi nos médias sont ce qu’ils sont, et pourquoi le projet de film Paroles de Bibs a été refusé à l’époque par Canal +, le ministère du travail, le CNC, la SCAM et… ARTE, au prétexte qu’il était « trop militant ». Comme le dit joliment la réalisatrice : « l’argument me fait bondir : quand les ouvriers s’expriment, c’est trop militant, et quand les patrons parlent, on appelle cela de l’économie »

Documentaire - France - 2001 - 1h39mn - 1,22Go résolution DVD