Dracula, pages tirées du journal d'une viergeRéalisé par Guy Maddin, sur une musique Gustav Malher, chorégraphié par Mark Godden pour le Canada’s Royal Winnipeg Ballet d’après Dracula de Bram Stoker.

Dracula n’en finit pas de ne jamais mourir, prince des ténèbres et des alcôves, figure emblématique du désordre, de la marginalité, de la liberté sexuelle, du paganisme face au religieux… Le voici, plus séduisant que jamais, qui revient danser dans un film muet, sur la musique de Gustav Malher ! Le film de Guy Maddin est une perle rare, qui donne au mythe une force nouvelle, qui lui restitue toute sa dimension de drame gothique subversif. On ressent bien l’idée de Bram Stoker qui était d’épingler l’Angleterre coloniale, ainsi que la jalousie du mâle, la sexualité et sa répression à l’époque victorienne, avec une bonne dose d’humour et d’érotisme comme il se doit.

C’est en assistant à une représentation de Dracula, chorégraphié en 1998 par Mark Godden et dansé par le Canada’s Royal Ballet, que l’incroyable Guy Maddin a eu l’idée de transformer ce ballet en film, d’abord pour la télévision et ensuite pour le grand écran, en utilisant les danseurs de la troupe. Quelle bonne inspiration ! Car c’est tout simplement magnifique. Le spectacle est plein de poésie victorienne, avec ses pluies de pétales de fleurs… L’écran est envahi par la mousseline des nuisettes, l’œil est happé par le drapé soyeux des capes. On est en plein romantisme, on baigne dans l’expressionnisme, dans le surréalisme gothique. L’image est toute de clairs-obscurs, nimbée d’une épaisse brume blanche qui ajoute à l’étrangeté. On découvre le château à la lumière des torches, ça sent le moisi, l’air glacé nous tombe sur les épaules. Le noir et le blanc se mêlent, se confrontent, la photographie de Paul Suderman est exceptionnellement belle. C’est quelques touches de couleurs par ci, par là, qui rappellent les fantaisies des tout premiers films muets : le rouge sombre du sang et le vert des billets de banque, devises étrangères que le Comte a accumulées à l’occasion de ses voyages à travers le monde et que les hommes, pauvres pécheurs devant l’éternel, lui voleront après l’avoir empalé.
Guy Maddin est un puriste. Il fait une petite mise à jour de la légende, iconoclaste certes, mais c’est en respectant les œuvres de ses maîtres auxquelles il rend hommage, empruntant subtilement un peu du Nosferatu de Murnau et du Vampyr de Dreyer. Il va utiliser la technique du muet avec les cartons d’intertitres, mais c’est bien la danse qui porte l’action et raconte l’histoire. Les corps virevoltent sur le rythme soutenu des symphonies no1, Titan, et no2, Résurrection, de Malher. Les personnages n’ont nul besoin des mots pour montrer leurs sentiments, leurs passions, leur épouvante. Tara Birtwhistle, dans le rôle de Cathy, la première percée du Comte, beauté conquise mais vénéneuse, est sublime. Son corps exprime à merveille la douleur comme le désir, le déchirement entre le goût de vivre et le goût du sang. Elle tangue, se plie, se contorsionne, avant de retrouver la quiétude dans des courbes lascives, dans l’alanguissement. L’autre grand rôle féminin, celui de Mina Murray, est joué par Cindy Marie Small, plus aérienne, fragile, un peu à part, ce qui ne l’empêche pas de se laisser séduire par le diable. Quant à Dracula, le choix du diaboliquement beau Zhang-Wei-Qiang restitue au vampire son statut d’étranger en terre anglaise à la fin du xixe siècle. Un film fascinant qui ravira de concert les amoureux de la danse et ceux du cinéma fantastique novateur.

Canada - 2002 - 1h15 - VOSTF (intertitres sans paroles) - 940Mo résolution DVD - ED distribution - avec Wei-Qiang, Tara Birtwhistle, David Moroni, Cindy Marie Small…