Des trous dans la têteÉcrit et réalisé par Guy Maddin

Contrairement à la littérature, à la BD ou aux arts plastiques qui peuvent parfois remplir cet office, très rarement le cinéma nous plonge dans des univers totalement hors de nos perceptions et de nos valeurs habituelles. Quand il s’y risque, on est souvent face à une telle débauche de grosses ficelles et d’effets spéciaux, comme dans les superproductions de science fiction ou de fantastique, que nous restons à la porte du rêve, ne pouvant que reconnaître la prouesse technique sans réussir à en apprécier le résultat pour nos imaginaires.
Aussi quand un réalisateur/artisan parvient à construire avec trois fois rien un univers totalement onirique dans lequel on se plonge avec crainte mais délectation, et bien ce réalisateur on ne le lâche plus… Ce petit génie, c’est Guy Maddin, un étrange bonhomme à la carrure de joueur de hockey (qu’il fut dans sa jeunesse) et au visage d’éternel enfant. Et pour nous, qui le suivons film après film, ça fait près de dix ans que ça dure, avec des petites merveilles que vous avez peut-être déjà découvertes en salles ou en Vidéo en Poche, comme The Saddest Music in the World, son précédant film et son plus grand succès (tout est relatif) à ce jour. L’immense imagination du bonhomme et le côté à la fois hors du temps et infiniment novateur n’est probablement pas étranger à la ville à laquelle il est indissociablement lié : Winnipeg, cité improbable qui a la particularité d’être la plus centrale du Canada, donc la plus froide et où, pendant les six ou sept mois d’hiver glaciaire qui s’abattent sur ces grandes plaines, on ne peut que se laisser aller à rêver, à créer si on est un artiste et s’adonner aux sexualités les plus débridées.

Mais comment définir l’univers de ce Guy Maddin dont vous nous rebattez les oreilles, jeune homme, dit le lecteur, un chouïa intrigué, un chouïa agacé ? Et bien disons, pour prendre l’exemple du film qui nous occupe, que tout ça est un joyeux mélange d’hommage délirant au cinéma expressionniste (presque tous les films de Maddin sont en noir et blanc avec quelques pointes monochromes qui constituent autant de respirations), de clins d’oeil à la littérature fantastique victorienne ou populaire du début du xxe siècle, avec un zeste d’angoisses enfantines, de perversions sexuelles ludiques et débridées et de transgressions des genres autant sexuels que cinématographiques.
En l’occurrence, dans Des Trous dans la Tête !, il est question de Guy (alter ego du réalisateur) qui revient sur l’île de son enfance et se souvient… Quand ses parents tenaient un étrange orphelinat dans les entrailles d’un phare, surveillé par une mère possessive et un père scientifique inquiétant qui utilisait les orphelins à des fins inavouables… Quand Chance et Wendy Hale, frère et soeur détectives adolescents tout droit sortis d’un feuilleton policier digne de Louis Feuillade, vinrent enquêter sur les pratiques de l’orphelinat, éveillant au passage la libido explosive de Guy et de sa soeur, mais pas dans le sens auquel on s’attend… Le tout narré dans un drame en douze tableaux, tel un chemin de croix insolite et joyeusement pervers où la famille est le pire des enfermements. C’est d’une beauté renversante, d’une invention folle, d’une étrangeté insaisissable, d’une poésie douloureuse… Bref Guy Maddin continue de nous ébahir, nous faire frémir, nous emballer et nous émouvoir.

Canada - 2006 - 1h35 - VOSTF - 1,2Go résolution DVD - ED distribution - avec Gretchen Krich, Sullivan Brown, Maya Lawson, Katherine E.Scharhon, Todd Jefferson Moore… et la voix d’Isabella Rossellini.