Viva Laldjérie (affiche)Écrit et réalisé par Nadir Moknèche

« One, two, three, Viva Laldjérie, c’est un des nombreux slogans scandés par les supporters dans les stades, ou par les “hittistes”, ces chômeurs inoccupés qui s’adossent contre les murs (« hit » en arabe) dans les grandes villes ; analphabètes des deux langues (arabe classique et français), avatars d’une arabisation forcée, ils ont façonné ce terme : Laldjérie. Mélangeant le nom français Algérie avec le nom arabe El Djazaïr pour créer un nouveau mot, comme beaucoup d’autres qui entrent chaque année dans le parler algérien ».
Cette explication linguistique du réalisateur Nadir Moknèche éclaire bien ce qu’il a voulu faire dans son film, son second long métrage après le très remarqué Harem de Madame Osmane en 2000. Il nous montre l’Algérie, et Alger plus particulièrement, qui est un personnage à part entière du film, comme rarement on l’a vue à l’écran : bouillonnante, contradictoire, déchirée, insaisissable. Une vision moderne, sans tabou et sans jugement, un regard qui fait ressortir avant tout la richesse humaine extraordinaire d’une ville, d’un pays. Attention, Nadir Moknèche ne fait pas dans le rose bonbon, dans la carte postale, même si ses images sont magnifiques. Son portrait de groupe n’est pas misérabiliste, ni sordide, mais il peint des femmes qui se prostituent, des notables qui magouillent, des garçons qui glandent à longueur de journée, il filme des chômeurs par milliers, des voleurs, des arnaqueurs, des violents… il met aussi en scène, avec franchise, presque avec crudité, plusieurs scènes de sexe (hétéro et homo) et ça frappe dans un film algérien (même si l’argent est français…).

Viva Laldjérie est construit autour de trois personnages féminins, qui sont le symbole de tout ce que les femmes endurent, de tout ce que les femmes souffrent au sein de la société algérienne, de tous les obstacles qu’elles doivent franchir pour tout simplement exister, mais aussi de tout ce qu’elles créent, de tout ce qu’elles apportent, de leur courage, de leur force de vie, de leur volonté, de leur irréductible liberté. La maman, la fille, et la putain sont installées dans un hôtel du centre ville d’Alger, transformé en pension.
La fille, Goucem, est le fruit de l’Algérie socialo-islamiste et de la télévision par satellite. Elle a grandi en réaction aux contraintes, aux principes, aux fausses espérances. Elle oscille entre désir de normalité et désir de transgression, sort dans la rue voilée et dévoilée… Elle bâcle son boulot chez un photographe indulgent, s’offre des sorties « chaudes » en boîte le week-end, entretient une liaison avec un riche médecin marié et fait semblant de croire qu’il quittera un jour son épouse pour vivre avec elle… Elle est en fait assez paumée, ne sait pas trop dans quel sens avancer, mais elle avance, avancer c’est respirer, c’est vivre…
La mère, Papicha, tue les heures en picorant des pizzas devant la télé, essaie de ne pas se laisser bouffer par la peur qui lui noue les tripes depuis des années, depuis que la violence islamiste s’est propagée, depuis que la répression militaro-policière lui répond invariablement. Sa vraie vie, c’est le souvenir de sa gloire passée, du temps où elle était une danseuse de cabaret adulée. Elle a vieilli, bien sûr, mais elle a toujours cette voix, ce rythme qui la travaille… Alors allez savoir, tout n’est peut-être pas perdu…
La putain, c’est Fifi. Personnage fantasque, qui apparaît toujours dans des déshabillés vaporeux, qui semble s’amuser follement de son commerce avec les hommes, tellement que Goucem l’envierait presque. Mais il n’y a probablement pas de quoi…

Quelques jours dans la vie de ces trois femmes, qui sont le cœur vibrant d’une ville qui bat à un rythme certes désordonné,déboussolé, mais infatigable, irrépressible… « J’ai vu Viva Laldjérie comme le premier film de l’après-guerre, avec des gens qui résistent parce qu’ils vivent tout simplement. Le bilan du fondamentalisme politique et religieux est tiré : le fait que les gens vivent. » (Benjamin Stora, historien)

Algérie/France - 2004 - 1h51 - En français - 1,37Go résolution DVD - Les Films du Losange - avec Lubna Azabal, Biyouna, Nadia Kaci, Jalil Naciri, Lounès Tazairt…