Etrange-affaire-Angelica.jpgÉcrit et réalisé par Manoel de Oliveira.

C’est un petit abrégé, une quintessence de cinéma que nous offre Manoel de Oliveira. Évidemment, du haut de ses 102 ans, le doyen se garde bien de nous présenter les choses comme telles. De son précédent film (Singularités d’une jeune fille blonde), il a gardé le goût immodéré pour la fantaisie et la lucidité quant aux vanités du monde. Ici, pour parler avec une infinie finesse d’amour, d’art et de mort, il opte résolument pour une allure nonchalante, tout en décalage et d’un charme fou !

Charmant, le film l’est d’abord par sa façon de mélanger les époques : tout se déroule de nos jours, mais les personnages semblent plutôt issus de la société portugaise traditionnelle d’après-guerre. En atteste la pratique un peu désuète par laquelle nous entrons dans le récit. Isaac est un jeune photographe qui est sollicité en pleine nuit par une riche famille catholique pour faire le portrait mortuaire de leur fille Angélica, décédée juste après son mariage. Dans la maison bourgeoise, Isaac présente ses condoléances et pénètre dans la pièce où, entouré des proches qui s’y recueillent, le corps est présenté. Il s’attèle à la tâche quand soudain, à travers le viseur de son appareil photo, la belle Angélica lui sourit. D’effroi, il se retourne mais constate que l’assistance n’a rien vu de tout cela. Il termine son travail dans la hâte et quitte au plus vite la demeure endeuillée. Hallucination ? Tout pousse à le croire, surtout qu’Isaac est un peu surmené. La très attentionnée Doña Justina, tenancière de la pension où il loge, ne cesse de lui répéter qu’il travaille trop et ne dort pas assez. Il faut dire qu’Isaac a tous les stéréotypes de l’artiste rêveur en proie aux questionnements métaphysiques et aux inquiétudes intérieures. Mais une fois la photo développée, voilà que réapparaît le doux sourire de la défunte et se révèle par là-même l’évidence : le désir tabou d’Isaac pour Angélica…

La quête d’absolu du jeune artiste se concrétise alors dans cet amour frustré qui ne peut se réaliser que dans le rêve et la féérie. Manoel de Oliveira tourne ainsi de magnifiques séquences teintées de la magie surréaliste d’antan. Et qui mieux que ce réalisateur, qui a démarré sa carrière à l’époque du muet, pour évoquer si brillamment Méliès, Buñuel ou Cocteau ? Le plus surprenant peut-être est le contrepoint total qu’Oliveira incorpore à son film, à savoir une dimension purement réaliste, lorsqu’il suit le travail d’Isaac partant photographier les conditions de travail de bêcheurs dans les vignes qui bordent le Douro. Ces escapades rosseliniennes, qui dressent un éloge du travail manuel de la terre, rythment les jours d’Isaac autant qu’Angélica borde ses nuits.

C’est un peu fou, pour ne pas dire soigneusement barré, que d’avoir su réunir au sein d’un même film ces deux versants, car c’est tout le cinéma qui s’y trouve condensé. Manoel de Oliveira le fait en dissipant son regard amusé sur le monde, sur les transformations qu’imposent le temps et sur la permanence des choses qui comptent. Le tout avec esprit et légèreté, comme ça, l’air de rien… Juste pour le plaisir de montrer, de raconter et de rêver.

(O Estranho caso de Angélica) Portugal - 2010 - 1h33 - VOSTF - 1,22 Go résolution DVD - Épicentre Films - avec Ricardo Trepa, Pilar López de Ayala, Léonor Silveira, Adelaide Teixeira, Luis Miguel Cintra…