Winnipeg-mon-amour.jpgDocumentaire-fiction urbain, ferroviaire, onirique et génial écrit et réalisé par Guy Maddin.

Le discret canadien Guy Maddin est un très grand cinéaste. Son univers unique, construit autour d’une relecture fascinante et drolatique des codes du cinéma muet et surréaliste, aux images oniriques dignes d’un tableau d’Odilon Redon ou de Magritte, est pour nous, à chaque film, une joie renouvelée. Et cette fois, surprise… s’il y avait bien un cinéaste dont la fantaisie ne l’emmenait pas a priori vers le documentaire, c’est bien Guy Maddin. Et pourtant son dernier petit chef d’œuvre en est bien un. Mais son sujet reste totalement en phase avec son imaginaire puisque Winnipeg mon amour est un film consacré à la ville où il vit et crée depuis bientôt cinquante ans. La ville, peu connue, est pourtant celle de tous les superlatifs et de toutes les étrangetés et quand on la découvre, on comprend mieux toutes les facéties du cinéma de Guy Maddin.

Winnipeg est la métropole la plus continentale du Canada (pour trouver la mer, il faut faire environ 3000 km vers la droite ou la gauche) et par conséquent une des plus froides, avec ces longs mois d’hiver qui enveloppent la ville dans un doux sommeil et transforment ses habitants en somnambules. Une ville saignée par un des plus extraordinaires nœuds ferroviaires au monde, et d’ailleurs le voyage de Guy Maddin se fait à travers le regard d’un narrateur somnolant derrière les vitres embuées d’un vieux compartiment de train. Une ville où d’étranges coutumes veulent par exemple que tout habitant a le devoir d’accueillir une nuit l’ancien propriétaire ou locataire de son appartement. Une ville où l’on a autorisé les SDF, souvent des Indiens, à camper sur le toit des gratte-ciel histoire de les rendre moins visibles aux yeux des bonnes gens.

Guy Maddin revisite avec tendresse l’histoire et les légendes de sa ville, tout en se souvenant de son enfance dans le cocon laqué d’un gynécée : le salon de coiffure de sa mère, où tout se racontait sous le casque des mises en pli. Il nous parle de cette ville marquée par la passion du spiritisme et la symbolique des deux fleuves aux propriétés soit disant magiques qui la partagent et où, dans les années 20, le maire réunissait les notables – y compris les prostituées les plus célèbres – pour des séances autour d’une table afin d’invoquer les grands esprits. Mais Guy pleure aussi l’abandon de cette mémoire et la course absurde vers le prétendu progrès quand, au nom d’intérêts économiques imbéciles, on sacrifie des bâtiments aussi emblématiques que le stade mythique de hockey où il connut ses premières fascinations érotiques pour les joueurs de la grande équipe soviétique en tournée au pays des caribous.

Mais bien entendu Guy Maddin, le diseur de contes, ne peut s’empêcher de s’égarer dans la fiction, et comme dans un rêve, on ne sait plus quand la réalité dépasse l’imaginaire et réciproquement. Il fait rejouer par des acteurs des scènes de son enfance et, en cinéphile irréductible, il choisit pour le rôle de sa mère Ann Savage, femme fatale dans Détour, génial film noir d’Edgar Ulmer, actrice qui n’avait pas reparu à l’écran depuis près de 50 ans ! Et sous prétexte d’anecdotes historiques savoureuses, il nous offre des images sublimes comme celles, inoubliables, du fleuve gelé d’où émergent les têtes figées de chevaux piégés par les glaces alors qu’ils fuyaient l’incendie de leur haras. Car là est l’immense talent de Guy Maddin : faire surgir du réel les images les plus surprenantes. Et nous émouvoir, nous émerveiller, nous transporter avec ce portrait d’une ville dans laquelle on ne mettra probablement jamais les pieds…

Canada - 2007 - 1h20 - VOSTF - 1,06 Go résolution DVD - ED distribution - avec Ann Savage, Louis Negin, Darcy Fehr, Amy Stewart…