Avida.jpgÉcrit et réalisé par Benoît Delépine et Gustave Kervern. « Le train-train quotidien va bientôt dérailler. Qui veut rester dedans n’a qu’a bien s’accrocher. » (Robert Dehoux, alterphilosophe belge, 1998)

Après le déjà formidable et décalé Aaltra, les duettistes infernaux Kervern et Delépine récidivent et abreuvent leur sillon, fuyant comme la peste les sentiers battus. C’est peu de dire qu’ils n’ont pas mis d’eau dans leur vin, les bougres ! Pas question d’adopter une forme plus classique, ou de donner dans la comédie branchée qui leur ouvrirait les portes, vu leur notoriété médiatique, du cinéma normalisé. Pas question non plus de caresser dans le sens du poil (de cul) les afficionados de Groland, ce qui leur assurerait un public conquis d’avance. Bien au contraire, avec Avida, Delépine et Kervern prennent définitivement la tangente, mettent la barre à l’Ouest, mais alors carrément à l’Ouest. Direction ailleurs, là où les yeux mettent rarement les pieds, direction imagination et poésie, burlesque et non-sens, vertige de l’amour et caresse de la mort.

Avida est un bric-à-brac mirifique, une arche de Noé miraculeuse qui accueille dans un même élan d’humanité débordante bien que sans illusion les gens et les bêtes, les mongoliens et les indiens des faubourgs, les lassés des contes et les laissés pour compte, les grosses femmes et les petites bites, Claude Chabrol et Albert Dupontel, Jo l’indien et Fernando Arrabal, une girafe placide et un rhinocéros vexé… À part ça, ce serait l’histoire d’un sourd-muet, échappé du cagibi dans lequel il était séquestré par un bourgeois paranoïaque amateur de peinture, et de deux drogués à la ketamine, dont l’un n’est autre que l’homme à la tête de scotch, qui s’acoquinent pour kidnapper le chien minuscule d’une milliardaire majuscule. Leur malhonnête entreprise foire lamentablement et la richissime obèse en profite pour les forcer à réaliser ses dernières volontés…

À côté de ça, qui n’est pas grand chose, juste une trame, un squelette, il y a toute la chair du film, qui tient aux rencontres, aux trognes, aux digressions, aux collages, aux coq-à-l’âne, aux associations d’idées. Il y a la beauté âpre et tragique d’un noir et blanc intense, qui donne une dimension extraordinaire aux visages, aux regards, aux mimiques, aux expressions. Il y a une invention permanente, une poésie en liberté, une foi irréductible dans le pouvoir d’évocation des images – qui va de pair avec une confiance totale dans notre capacité de spectateur à savoir les regarder. Il y a une multitude de références – aux surréalistes, à Jacques Tati, à d’autres – qui aiguiseront le plaisir de ceux qui les repèreront mais qui ne sont pas du tout indispensables pour se laisser embarquer dans l’univers unique d’Avida. Ce qui est indispensable par contre, est-ce utile de le préciser, c’est de ne surtout pas chercher à s’accrocher pour rester dans le train-train quotidien. Laissez-le dérailler ! Laissez-vous décoller !

France - 2006 - 1h23 - 0,98 Go résolution DVD - AD Vitam - avec Benoît Delépine, Gustave Kervern et plein d’autres, des connus, des pas connus, à deux et quatre pattes…