Habitants-affiche.jpgÉcrit et réalisé par Alex Van Warmerdam (son nouveau film, Borgman, sort en salles le 20 novembre). Un petit bijou du cinéma hollandais, cinématographie rare, d’autant que le seul cinéaste hollandais vivant un peu connu, Paul Verhœven, l’homme de Robocop et de Starship Troopers, s’est depuis bien longtemps casé à Hollywood… Les Habitants est un parfait OVNI, une comédie loufdingue qui porte fièrement ses vingt ans et que nos camarades de ED Distribution, Fabrice et Manu, les démoniaques découvreurs, entre autres, de Bill Plympton et de Guy Maddin, ressortent de leur cave aux trésors.

Plantons le décor, passablement irréel. Nous sommes dans les années 1960, sur un de ces étranges polders qui a poussé quand les Pays-Bas se sont lancés dans la conquête de leurs côtes marécageuses. La ville – qui se résume à son unique rue – est inachevée et ressemble à un ensemble de legos posé sur le sable, à proximité d’une forêt de pins tout aussi géométrique. Les maisons sont d’inspiration clairement calviniste, avec de grandes baies vitrées ouvertes sur la rue, où chacun peut épier la vie de l’autre et ne s’en prive d’ailleurs pas. On dirait que tout l’espace a été dessiné par Mondrian, dans un tableau au milieu duquel se débattent les habitants. Parmi ces habitants, fort gratinés, il y a le boucher à la sexualité débordante, affublé d’une épouse gironde dont le corps est une invitation à la gaudriole, mais qui est persuadée que Saint-Antoine lui a dicté l’abstinence. Il y a aussi un garde-chasse très myope (ce qui est problématique quand on confond sangliers et promeneurs), harcelé par sa femme qui veut un enfant de lui. Et le fils du boucher, dont le héros est Lumumba en pleine guerre du Congo, et qui sort sur son vélo barbouillé de noir pour faire corps avec son idole. Enfin un facteur très curieux, qui ne peut s’empêcher d’ouvrir les lettres pour connaître les petits secrets de chacun, qui sont évidemment croustillants. Et puis errent, personnages réels ou fantomatiques, une adolescente fort dévêtue et un gros garçon à mobylette qui harcèle le fils du boucher.

Un petit monde déjà bien décalé qui va se trouver encore davantage bouleversé quand des missionnaires (ah les pères blancs chers à l’histoire belge !) vont ramener dans une cage un spécimen de nègre particulièrement insolent qui va, en s’échappant, apporter un peu de folie et de chaos s’il en était besoin. Vam Warmerdam crée un univers qu’on peut rapprocher de Tati pour le sens de l’espace vu comme un grand terrain de jeu, de Lynch pour ses personnages troubles, de Buñuel pour sa satire féroce d’un monde régi par la religion et la frustration, ou de Kaurismaki pour son humour pince sans rire et hors du temps. Mais ne vous encombrez surtout pas de ces références, Les Habitants ne ressemble à rien d’autre qu’à lui-même et c’est bien ça qui est formidable !

(DE NOORDERLINGEN) Hollande - 1992 - 1h42 - VOSTF - 1,36 Go résolution DVD - ED distribution - avec Alex Van Warmerdam (le facteur), Leonard Lucieer, Jack Wouterse…