Julien-donkey_boy.jpgÉcrit et réalisé par Harmony Korine, avec Werner Herzog, Ewen Bremner, Chloé Sévigny, Evan Neumann, Joyce Korine…

Julien Donkey Boy est un film résolument bizarre, absolument étrange, délibérément trouble… Autant dire que certains pourront le trouver malsain, amoral, voire repoussant. Question de regard. Question d’expérience de spectateur aussi : quand on voit uniquement ou essentiellement des films à la narration classique, à l’image bien léchée, à la psychologie traditionnelle, et qu’on se retrouve devant un truc pareil, il y a de quoi être perturbé pour le compte. Ceci précisé, c’est très beau, d’une beauté tordue, écorchée, presque monstrueuse mais bien réelle. Harmony Korine filme des personnages marginaux, en souffrance, des paumés qu’il serait facile de mépriser, qu’on pourrait avoir envie de fuir en courant mais non : il y a une tendresse dans son regard, un respect dans son approche qui forcent l’attention, qui gagnent la sympathie, qui ouvrent les vannes, un peu coincées au début, de l’émotion.

Julien est adulte mais il a des yeux d’enfant, il parle comme un enfant, il envisage la vie comme un enfant : des désirs, des pulsions, des élans, des attachements, des manques, des peurs… Il est capable de la générosité la plus spontanée comme de la violence la plus instinctive. Il travaille dans une institution pour jeunes aveugles avec qui il noue des relations extraordinairement chaleureuses : il ne ressent aucune gêne, aucun apitoiement, il est de plain-pied avec eux. Julien a un père dominateur et agressif, volontiers vociférant, une grand-mère gentille, un frère qui l’ignore, une sœur, Pearl, qui l’aime tendrement (il le lui rend bien) et qui est enceinte, et une mère morte mais à qui il parle régulièrement au téléphone.

On découvre la vie quotidienne de Julien et de ses proches par bribes, par morceaux bruts pas forcément liés entre eux, en tout cas pas de manière logique. Le film avance par à coups, à l’image des existences chaotiques que nous partageons. Le grain de l’image vidéo (nous sommes dans un film du Dogme 95, initié par Lars Von Trier et Thomas Vinterberg) ajoute un drôle de climat, à la fois rugueux et poétique. Des séquences émergent et frappent immédiatement, d’autres nous atteignent de manière plus souterraine, en différé. Il y a des rencontres ahurissantes, comme cet homme amputé des deux bras, qui joue de la batterie avec les pieds et fait preuve d’un optimisme à vous remettre d’aplomb tous les dépressifs chroniques… Ou encore ce type qui avale tout un paquet de cigarettes allumées…

Allumé, le film l’est, plein de moments inattendus, peuplé de personnages excentriques, débordant de sentiments incongrus… Mais au final il est surtout touchant, et même déchirant dans son dénouement. Expérience étrange, sensations fortes, c’est ça aussi le cinéma.

USA - 1999 - 1h36 - VOSTF - 1,13 Go résolution DVD - ED distribution