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Un film de Stefano Pasetto

Leur rencontre pourrait sembler caricaturale : deux opposées qui s’attirent comme des aimants dans un livre de chimie du premier cycle. C’est bien plus que cela. Elle, Lucia, brune, fine, élégante, classe… Le genre de femme à qui tout semble facile, qui attire naturellement le regard. Une que le temps qui passe n’écorche pas violemment et que les petites rides de la quarantaine rendraient encore plus touchante, si elle ne se montrait si distante, rigide, implacable. Impeccable comme son costume d’hôtesse de l’air, travail qu’elle s’évertue à conserver malgré les récriminations de son mari allergologue qui gagne bien assez pour deux. Son épouse reste un terrain inaccessible qui le dépasse lui et sa science. À tel point qu’il ira voir ailleurs comme on dit. C’est qu’il existe en Lucia un manque, un vide dans son ventre qui la rend aigrie autant qu’elle est belle. Intraitable, habituée à remettre les autres face à leurs responsabilités.

Elle, Léa, vive, déconnante, rigolarde, qui semble ne rien prendre au sérieux et fuit les responsabilités comme la peste. Jeunette au look androgyne, qui ne s’encombre pas avec les règles sociales. Elle vit sa vie comme elle lui passe par la tête et ne connait pas la retenue. La seule concession avec la société de consommation est un travail alimentaire qui lui fait écorcher des poulets élevés en batterie. Son mec, lui, vit de tatouages. La galère matérielle n’est jamais très loin de leurs basques, mais l’amour est là, le désir, le sexe, mais surtout pas l’engagement. En tout cas pour elle.

Elle et elle. Lucia trop adulte pour être honnête, Léa trop gamine pour que ça dure. C’est aussi la rencontre de deux classes sociales. Aucune raison a priori pour qu’elles puissent se rencontrer, se remarquer. Si ce n’est une petite annonce : Lucia enseignera le piano à Léa, d’abord agacée par la demoiselle qui ne parvient décidément pas à rester dans les rangs, décontenancée, puis fascinée par sa fraîcheur, cette spontanéité qui lui est tellement étrangère. Elle finit par se projeter dans son élève, par envier sa manière décontractée d’aborder la vie. Léa aussi y trouve son compte. Leurs failles se complètent. Chacune apprivoisant l’autre, guettant ses gestes, s’identifiant de plus en plus fortement à l’autre. Peu à peu, les leçons de piano deviennent des moments privilégiés, attendus, incontournables, presque fantasmés. Elles s’affrontent, s’attirent, se désirent, faisant fi des convenances. Moments indispensables qui commencent à intriguer l’entourage. Cela pourrait durer indéfiniment si les événements de la vie ne venaient bousculer les choses…

Déjà ce film italien avait élu domicile à Buenos Aires, et voilà que le réalisateur embarque ses deux femmes jusqu’au bout de la terre ferme, en Patagonie, loin des conventions, de la société du divertissement, de la ville, de leurs hommes. Les voilà qui empruntent des sentiers moins battus, se redécouvrent libres enfin d’être elles-mêmes et se reconstruisent tout autres. Moments de grâce, hors du temps, mais cette échappée belle est sans doute aussi une fuite. Pour combien de temps ?

Italie / Argentine 2010 - 1h34 - VOSTF - 950 Mo résolution DVD - Memento Films - avec Sandra Ceccarelli, Francesca Inaudi, Cesar Bordon, Guillermo Pfening, Arturo Goetz… Scénario de Stefano Pasetto et Veronica Cascelli.